La Fille Tatouée de Joyce Carol Oates
Posté par Hardboiled le 26 mai 2006, (populaire)
Complexe, dérangeant, fouillé, intelligent, brillant et finalement vous laissant un goût amer dans la bouche !"La Fille Tatouée" de Joyce Carol Oates est un livre multiple, semblable à une randonnée qui vous ferait découvrir des paysages aussi variés que magnifiques, mais toujours
éclairés avec une lumière subtile et ciselée. S’agit il d’un affrontement de deux mondes, l’un cultivé,hautain voire méprisant et l’autre rural, inculte et limité, de la relation maître-serviteur avec son cortège de haine, d’incompréhension, d’amour contrarié ou encore d’une relation amoureuse, certes improbable mais puisant sa source dans le corps, la chair la sueur et le sexe. Ce livre (pas franchement un polar) c'est tout cela et encore
plus, une des trames du livre étant l’antisémitisme et son fondement au mieux dans l’ignorance et l’obscurantisme, au pire dans le déni historique cher aux révisionnistes.
Mais au départ, l’histoire de Joshua Seigl nous est contée,écrivain riche, reconnu pour un roman "Les Ombres" sur l’Holocauste, et adulé, qu’une maladie pernicieuse oblige à engager une assistante en la personne d’Alma Bush, jeune fille pauvre, paumée, pratiquement illettrée, avec ce genre de sensualité animale et brute, pas vraiment belle, mais attirante et provocatrice. De cette rencontre improbable mais voulue, Joyce Carol Oates nous amène vers des rivages à la fois philosophiques et actuels, avec une maestria dans la description et l’explicitation des sentiments humains et une acuité formidables.| Elle dissèque les interrogations sur la capacité à comprendre l’autre et ses différences, à se libérer du joug de son éducation ou de son milieu, qu’il soit pauvre ou riche d’ailleurs. Car Joshua le cultivé a autant de mal à s’affranchir du poids de son passé et de sa famille juive qu’Alma de ses propres démons d’une enfance pauvre, brutale et inculte dans l’Amérique profonde d’une cité minière. | Cette opposition transcende ces deux personnages pour aborder également la question des négationnistes, des manipulateurs de l’histoire et des raisons profondes qui poussent certaines personnes à haïr d’autres. En effet, Alma, l’inculte veut tuer Seigl, l’intellectuel juif, pour le seul prétexte qu’il est juif justement. |
Au-delà de ces questions existentialistes, les rapports humains les plus basiques, attirance sexuelle, désir charnel, haine, vengeance, amour, optimisme, lassitude, dégradation physique, désir de vie ou de mort sont dépeints avec une justesse et une force qui vous tirent vers une fin en forme de porte ouverte sur ses propres aspirations face à ces énigmes de la vie. Joyce Carol Oates est définitivement une grande dame de la littérature.