Dossiers «
Article de Barbara Spinelli
Posté par Hardboiled le 1er avril 2004, (populaire)
Article Paru dans Le Monde du 14 Mars 2004, Vous vous trompez sur Battisti, par Barbara Spinelli
Chers amis français, Cela fait des semaines que je fréquente vos sites Internet consacrés à la libération de Cesare Battisti. Je lis vos invectives contre ce que vous appelez 'les tribunaux spéciaux italiens'. Des tribunaux 'réservés à l'extrême gauche', qui auraient condamné sans preuves Battisti et beaucoup d'autres pour des actes qu'ils n'auraient pas commis. Si je ne vivais pas à Paris depuis vingt-quatre ans, j'aurais l'impression d'être tombée dans un pays bizarre, entouré de hautes murailles qui empêchent ses habitants de voir le monde extérieur. Vous voulez être les esprits le plus libres d'Europe, et vous donnez l'impression de vous être fabriqué une prison mentale dans laquelle vous vous sentez curieusement bien.
Vous voudriez être les esprits les plus universalistes, et vous semblez plongés dans un singulier provincialisme, avec les vices qui l'accompagnent. Le plus grave de ces vices me paraît être l'ignorance. C'est une ignorance péremptoire, qui évite volontairement de savoir. C'est une ignorance militante : dans beaucoup de choses que vous dites, je relève ce ton soixante-huitard que vous êtes les seuls en Europe à ne pas avoir tempéré d'un peu d'humour. Je sais qu'une telle manière d'aller à contre-courant est aussi une vertu. Mais, aujourd'hui, vous êtes victimes de son revers : à force d'écouter des ex-terroristes parler de l'Italie, vous vous conformez à leur vision. La plupart d'entre vous ne connaissent rien du dossier judiciaire de Battisti, et cette ignorance est même affichée. Il est déjà en soi stupéfiant, pour un intellectuel, de se prononcer avec certitude sur des choses qu'il ignore. Cela fait penser à Aragon, quand il approuvait Lyssenko en ignorant ce qu'était 'la génétique authentiquement prolétarienne'. Je voudrais vous rappeler certaines choses. Que le terrorisme a fait en Italie quelque 349 morts et 750 blessés. Qu'il n'a pas été révolutionnaire, mais criminel. Qu'extrême gauche et terrorisme de gauche ne sont pas la même chose. Qu'il n'y a pas eu chez nous, dans les années 1970, une guerre civile, ni une insurrection antifasciste. Il n'y a donc pas les vaincus de cette guerre dont vous parlez. Il est donc dangereux de parler de responsabilité collective, car la responsabilité est toujours individuelle.Chers amis français, Cela fait des semaines que je fréquente vos sites Internet consacrés à la libération de Cesare Battisti. Je lis vos invectives contre ce que vous appelez 'les tribunaux spéciaux italiens'. Des tribunaux 'réservés à l'extrême gauche', qui auraient condamné sans preuves Battisti et beaucoup d'autres pour des actes qu'ils n'auraient pas commis. Si je ne vivais pas à Paris depuis vingt-quatre ans, j'aurais l'impression d'être tombée dans un pays bizarre, entouré de hautes murailles qui empêchent ses habitants de voir le monde extérieur. Vous voulez être les esprits le plus libres d'Europe, et vous donnez l'impression de vous être fabriqué une prison mentale dans laquelle vous vous sentez curieusement bien.
Selon vous, Battisti appartient à une 'génération de vaincus', mais ce n'est pas vrai : Battisti appartient à un groupe de condamnés parcontumace qui n'ont pas purgé leur peine. Le groupe fondé par luin'avait rien d'idéaliste. Les Prolétaires armés pour le communisme ontorganisé deux homicides : l'un contre le gardien de prison AndreaSantoro, l'autre contre le policier Campagna (abattus par Battisti enpersonne). Puis ils ont décidé de punir des commerçants coupables! des'être défendus contre ce qu'ils appelaient les 'expropriationsprolétariennes'. Ainsi furent tués à Venise le boucher Sabbadin et àMilan le bijoutier Torregiani : Battisti a participé au premierassassinat et a conçu le second. Au cours de l'agression, Adriano, lefils de Torregiani, a été blessé d'une balle ; il est depuis sur unechaise roulante. Après tout cela, Battisti a été condamné ; il l'a étépar contumace parce qu'il s'était évadé de prison en 1981 (en Italie,les procès par contumace sont définitifs, parce que la défense y estreprésentée). Une cour d'assises régulière l'a reconnu coupable de 4homicides, sur la base d'aveux de camarades, de preuves et detémoignages. Le verdict, confirmé en appel et revu en cassation, a étéla prison à vie. En général, pour sortir de tant de certitudes, on faitappel au sentiment de la honte (quand on veut sortir de la certitude ondemande l'aide à la honte). Ceux qui se sont réfugiés en France nesavent pas ce que c'est, mais, vous aussi, vous semblez l'ignorer.C'est étrange, parce que c'est bien Pascal qui a parlé du 'moi'haïssable. Parce que c'est vous - Bernard-Henri Lévy, Kouchner -,indignés par l'arrestation de Battisti, qui nous avez enseigné laméthode consistant à se mettre soi-même en question. C'est ce qui s'estpassé avec Dreyfus, avec Soljenitsyne.
L'erreur que vous commettez àpropos de Battisti est d'autant plus stupéfiante. Cependant - justementparce que je vis en France -, je ne peux pas me contenter d'énumérertoutes les incongruités que vous avez énoncées - la plus terrible étantde qualifier Battisti de 'victime des années de plomb'. Je voudraiscomprendre la raison de cette ignorance militante. Je voudraisconnaître le pourquoi d'une si grande indifférence à la douleur desauthentiques victimes que Battisti appelle 'pornographique'. J'essaiedonc d'établir votre portrait-robot pour comprendre comment tant devertus peuvent se transformer en vices. En premier lieu : l'engagementpour la liberté d'autrui. Vous avez milité pour Solidarnosc, contreMilosevic, pour les Tchétchènes. Vous avez été parmi les premiers àcomprendre que le communisme était un mal totalitaire. Soljenitsynevous a éclairés, quand en Italie il était méprisé. Mais cetuniversalisme était attentif au monde lointain et dénué de curiositépour les pays voisins. Vous êtes universalistes, mais nationalistesquand il s'agit de l'Europe avec laquelle se construit une unionpolitique, militaire et aussi judiciaire. Le second aspect est 1968. Decette époque, vous avez connu les gloires, mais non les horreurs. Vousavez été trop intelligents pour verser, comme en Italie et enAllemagne, dans le terrorisme. A la longue, cependant, cela ne vous apas avantagés, car n'ayant pas fauté, vous êtes restés comme empaillésen 1968. Le pseudo-romantisme révolutionnaire que vous ne vous étiezpas permis pour vous-mêmes, vous l'avez projeté à l'extérieur, sur despays inventés sur le mode exotique : vous l'avez projeté sur Battisti- un révolutionnaire pour Sollers - comme, avant, sur Baader-Meinhof.La troisième vertu vicieuse est liée au rôle de l'intellectuel. Réfugiéen France, Battisti a écrit des romans. Il est devenu 'un desnôtres',semblent dire les pétitionnaires. Dans la défense corporative,vous êtes incomparables : Battisti est devenu un intello, donc il estintouchable. Ce n'est pas la meilleure façon de défendre une professionsouvent méprisée par les politiques. La quatrième vertu est larévolution, devenue fétiche : quiconque se déclare révolutionnaire estfêté par vous, n'en déplaise à Furet. Telle est la raison pour laquellecela vous plaît qu'Erri de Luca écrive dans Le Monde : 'La France a eubesoin d'une révolution pour changer la monarchie en république.L'Italie a eu besoin de secousses révolutionnaires dans les années 1970pour acquérir une démocratie.'La vérité est que vous connaissezl'Italie des années de plomb par les yeux de ceux qui, réfugiés enFrance, vous ont vendu leur fausse histoire avec la techniquequ'utilisaient les camelots des années 1950 pour refiler des produitsfrelatés. Il existe, en Italie, une excellente littérature sur leterrorisme : cela vaut la peine de la lire. Je vous en prie, ne parlezplus de réfugiés, quand il s'agit de condamnés en fuite. Sachez quevotre vision de notre justice est identique aux déclarations que faitquotidiennement Berlusconi. Lui aussi parle de tribunaux spéciaux,comme beaucoup de prétendus réfugiés. J'imagine que vous voulez aiderl'Italie honnête. Sachez que vous ne l'aidez pas. L'Italie qui,aujourd'hui, contrecarre Berlusconi, lutte pour la défense desinstitutions, à commencer par celle de la magistrature. Un dernier motsur la doctrine Mitterrand, qui a consisté à accueillir les terroristesà condition qu'ils renoncent à la lutte armée. Cette doctrine étaitdéjà erronée, parce qu'elle partait de l'idée que des procès équitablesétaient impossibles en Italie. En plus, elle excluait explicitement lecrime de sang du droit d'asile et, de toute façon, ne peut avoir devaleur juridique, de même que n'en a aucune le repentir que Battistiexprimerait dans ses livres. On se repent ou on se désolidarise devantles instances légales, et pas seulement devant sa conscience. SinonBerlusconi a raison quand il croit avoir à répondre, non devant lesmagistrats, mais devant les électeurs et les téléspectateurs. Vousn'avez pas eu à affronter l'épreuve de terrorisme parce que vous avezété plus vertueux, plus anticommunistes
Mais cette supériorité vous aaveuglés, en vous apparentant à beaucoup de brigadistes qui haïssaientles communistes italiens parce que ceux-ci défendaient la loi. Pasca! ln'avait-il pas aussi écrit : 'Qui veut faire l'ange fait la bête ?'Traduit de l'italien par François Maspero. Barbara Spinelli estéditorialiste à la stampa.
Article Paru dans l'Edition du 14.03.04