Les Brumes du Passé de Leonardo Padura
Posté par Hardboiled le 31 janvier 2007, page publiée par Hardboiled le 3 février 2007, (populaire)
C’est avant tout le livre d’un Cuba, atrocement réaliste, héritier d’un paradis rêvé mais perdu, d’une nostalgie tragique car toujours incapable de dépasser la résignation de toute une génération et encore assombrie par la stature de Castro (même affaibli, donné quasiment mourant et réapparu dernièrement). Trois choses m’ont plu dans ce livre :
l’idéalisme de Mario Conde, résistant aux chimères de gains énormes pour succomber de probité et d’un respect nostalgique devant la beauté, la rareté et la valeur historique et affective des livres qu’il découvre,
l’enchevêtrement des passions conduisant au meurtre, centre de l’énigme policière, qui nous promène, par la grâce et la puissance de la plume de Leonardo Padura, au travers des tourments d’une île où sévit la misère, pécuniaire, affective, sexuelle, mais qui tente de conserver intact son instinct de survie et sa flamboyance passée,
la mélancolie douloureuse et avouée de l’auteur devant un Cuba dévasté, désenchanté après tant de promesses et passions inassouvies, hébété comme un boxeur groggy au sortir d’un rêve qui n’aura duré que l’instant d’une révolution.
Mario Conde
(que l’on avait connu flic dans Passe Parfait n’est plus dans la police depuis près de 10 ans mais il marche toujours à l’intuition et au pressentiment. Pressentiment qui va le mettre sur la piste très ancienne d’une chanteuse de boleros Violeta Del Rios, symbole du Cuba des années 50, perle de la mer des Antilles, terrain de jeu de la mafia américaine.On retrouve donc toute la richesse de ce personnage de Mario Conde, jouisseur de la vie, feignant plein d’humour, mélancolique mais loin d’être résigné. Au passage, Padura rend un hommage aux livres en général avec la description de la bibliothèque idéale cubaine qui renvoie de nouveau au passé flamboyant de l’île. De même, on savoure avec lui les agapes chères à ce flic épicurien, avec des festins improbables (dont les recettes sont puisées dans les livres anciens pré-cités) malgré la misère ambiante du Cuba d’aujourd’hui. Ces festins partagés comme il se doit avec les amis de toujours sont évidemment payés par les gains du commerce des livres, faisant converger ainsi nourriture terrestre et intellectuelle. C’est toute l’île cubaine avec ses combines, son idéal désenchanté, sa joie de vivre malgré l’adversité, son passé historique que l’auteur aborde.
Ce livre est à lire absolument, pour sa puissance évocatrice d’un passé regretté, pour son analyse historique d’une révolution qui a mal tourné, pour la prose de l’auteur et sa capacité à nous faire toucher du doigt la réalité d’un Cuba désespérément quotidien.